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Management bien ordonné commence par soi-même

Si la science dispose de données tangibles pour décrire nos mécanismes d’endurance physiques, rares sont les écrits expliquant les tenants et aboutissants de notre endurance mentale. Coach de Carlos Rodriguez, célèbre entraîneur de Justine Henin, le consultant Marc Delpierre est chaque jour confronté à cette dimension psychique de la performance dans la durée. A technique ou physique égal, c’est en effet bien souvent le mental qui fait la différence entre deux champions.

Résistance à la pression, gestion de l’échec, atteinte des objectifs : les difficultés de la compétition sportive ressemblent bien souvent aux exigences du monde de l’entreprise, avec cependant une différence de taille : les managers n’ont pas droit à l’encadrement stimulant et motivant dont bénéficient les divas du stade.

Selon vous, en quoi consiste l’endurance pour un manager ?
L’endurance d’un manager, c’est sa capacité à tenir le coup sans à coups, dans la durée. C’est aussi sa capacité à connaître ses limites et à ne pas les dépasser trop longtemps. Au-delà de l’endurance on parle en effet de résistance, à savoir un effort intense qui ne saurait être prolongé indéfiniment au risque de se retrouver un jour ou l’autre en zone rouge psychologique et physiologique.

Les sportifs disposent d’outils de contrôle pour mesurer leurs pulsations cardiaques, comment un manager peut-il s’apercevoir qu’il est en zone rouge ?
C’est bien souvent là que résident les problèmes, de stress notamment ! Nous n’avons pas toujours été éduqués à être attentif à nos indices de surcharges physiques et psychiques. Pire encore, je crois que dans l’entreprise actuelle la prise en compte de ces signaux de déséquilibre peut apparaître comme un signe de faiblesse. Les indices les plus classiques de surmenage intellectuel sont : les pertes de mémoire, les difficultés de concentration, de prises de décision et de gestion stratégique. Emotionnellement, le surmenage se traduit par de l’irritabilité, de la colère, parfois épidermique.

Un surmenage chronique qui expliquerait les pertes de contrôles, autrement dit les « sautages de plomb » de plus en plus fréquents autour de nous ?
Le surmenage se banalise en effet malgré ses conséquences parfois catastrophiques. Pour utiliser la métaphore de la voiture: imaginez que vous ne teniez pas compte des clignotants de contrôle du tableau de bord vous signalant l’urgence de remettre de l’essence, d’aller à l’entretien, etc. Les managers quand ils sont lancés ne prennent pas garde aux signaux de stress. C’est le cas notamment des commerciaux. A la fin de l’année par exemple, quand il s’agit de clôturer les bilans, d’atteindre les derniers objectifs ou de récompenser par incentive les clients, pas question de relâcher la pression.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ces fameux clignotants ?
On distingue trois stades de surmenage. Le premier, l’alerte, se manifeste par de l’irritabilité pendant deux à trois jours. Autres clignotants : maux de tête, crampes , distractions et oublis divers (rendez-vous, numéros de téléphone…)…
Le deuxième stade est celui de la résistance, comme en sport. L’individu lutte encore mais le désengagement et la démotivation s’amorcent pour une raison purement physiologique. Le corps est tellement usé qu’il a besoin de doses d’adrénaline de plus en plus importantes pour réagir. Un peu comme les personnes « accro » au café, à qui une tasse suffisait et qui finissent par ingurgiter un thermos entier sans effet. Cet état est bien connu des traders en bourse, par exemple, quand les « rushes » succèdent aux coups de feu sans répit. Un « beau » jour, c’est l’épuisement, tout simplement. Un excès d’adrénaline trop prolongé peut devenir extrêmement dangereux.
Pour utiliser cette fois une métaphore sportive, disons qu’on demande à des sprinters de maintenir l’allure d’un 100m sur la distance d’un marathon…

L’entreprise peut-elle continuer à ce rythme en permanence ?
L’être humain a ses limites et nous sommes sensés en avoir fini avec le taylorisme ! La prise de conscience de ce phénomène de sur-régime n’est pas encore parfaite. Depuis quelques années les RH sont souvent noyées sous des propositions de séminaires de gestion du stress, version « psy » ou « sport aventure », pas toujours adaptés à la réalité de l’entreprise.
Tout doucement je pense que l’entreprise commence à comprendre qu’on ne peut pas exiger l’infini de la part de l’être humain. Progressivement, des techniques comme le coaching vont permettre aux gens de mieux se gérer, de reprendre le contrôle d’eux même. On va reparler de self management : avant de pouvoir gérer les autres il faut pouvoir se gérer soi. Quand on est dans le « rouge », on n’a pas grand-chose à donner aux autres sinon du stress, de l’agressivité ou du cynisme.

En faisant croire aux gens qu’on peut toujours faire plus, le coaching ne contribue t-il pas à ce surmenage ambiant ?
Un coach n’apporte pas nécessairement des solutions mais c’est quelqu’un qui permet de prendre du recul. Le coaching n’est pas là pour que les gens en fassent plus, il est surtout utile pour les aider à faire mieux. Sortons de ce raisonnement linéaire qui voudrait que le coach soit un booster de performances. Le Coaching est un accompagnement qui doit permettre à chacun de pouvoir relativiser et prendre du recul, non pas en se distanciant du travail mais en le considérant différemment, de manière plus qualitative.

Quid des performances et des impératifs de rentabilité de l’entreprise dans cette démarche ?
Une des plus grandes sources de stress pour les managers réside dans l’accumulation de micro-urgences quotidienne qui leur donne l’impression de se noyer dans l’accessoire en négligeant leurs objectifs principaux. On confond l’urgent et le prioritaire et on s’occupe de détail plutôt que de s’atteler à ses vraies missions. C’est la fameuse image de la vasque remplie de grosses pierres auxquelles on ajoute des cailloux et, pour finir, du sable. Autrement dit : si on remplit son agenda avec du gravier et du sable ou va-t-on mettre ses priorités…
Un des premiers objectifs du coaching est justement de remettre en valeur ces priorités. Il s’agit de se demander où on va pour mettre les choses au clair.

Les conseils ne manquent pas pour nous aider à améliorer notre hygiène de vie physique mais est-il possible d’adopter une meilleure hygiène de vie mentale ?
Certainement ! Il s’agit de développer sa capacité à relativiser, à prendre du recul. Se mettre à l’écart pour réfléchir en arrivant au bureau le matin plutôt que d’avoir le sentiment dès 8 h d’être noyé sous les mails et les dossiers incomplets.
L’hygiène mentale d’un manager passe par l’adoption de techniques telles que la délégation, par exemple. Elle permet aux responsables de ce recentrer sur leur prérogatives tout en donnant aux collaborateurs l’occasion de développer leurs compétences.
Autres habitude à adopter pour améliorer son hygiène mentale : être positif et cesser d’arroser les mauvaises herbes au lieu d’arroser les fleurs. Pour booster ses collaborateurs, il suffit parfois de leur parler de manière positive même si la discussion porte sur des choses désagréables

Ne pensez-vous pas que le surmenage soit également à l’origine de la tendance actuelle qui consiste à vouloir changer de vie, virer de cap, comme s’il n’y avait de salut que dans la fuite ?
Effectivement. Les gens débordés ont du mal à donner un sens à leur action, à avoir une vision claire de leurs besoins et des objectifs qu’ils poursuivent. Souvent, ce qui nous arrive n’est ni facile ni difficile en soi, c’est ce que nous en faisons qui fait la différence.

Quels sont, selon vous, les autres ennemis de l’endurance dans l’entreprise ?
Le surmenage nuisible à l’endurance réside, par exemple, dans la difficulté à réfléchir avant de dire oui. Le stress peut également provenir d’un manque de courage propre aux doux rêveurs. Ces derniers ont beaucoup de projets, tout leur semble possible, ils règnent sur leur imaginaire mais ils n’ont pas le cran ou la capacité de pousser la porte du rêve vers la réalité, ils sont en fuite dans des rêves de toute puissance. Et puis à un moment, il leur faut redescendre sur terre et là en général c’est le crash avec ou sans parachute, et c’est sans doute le dernier centimètre de la chute qui est le plus dur… Personnellement, j’adore rêver et je pense qu’il faut continuer à partager ses rêves sans lesquels aucun enthousiasme n’est possible. La plupart des projets ambitieux sont nés de l’imaginaire. L’essentiel est de se poser les bonnes questions, à savoir : qu’en est-il aujourd’hui de la réalité du terrain ? Quels sont les obstacles et les possibilités qui se présentent. Mais surtout, le plus important consiste à se demander : qu’est-ce qui me fait avancer, qu’est-ce qui m’incite à bouger.

Que recommandez-vous aux champions lorsqu’ils se trouvent en difficulté ?
J’essaye de leur faire prendre conscience de leurs blocages mentaux et de leurs stratégies d’échec, pas toujours conscientes. Je leur demande également de réfléchir à ce qu’ils veulent vraiment, à leurs valeurs et à l’adéquation de leurs objectifs avec celles-ci. Bien souvent, notre plus grand ennemi n’est autre que nous même.

Une dernière recommandation pour conclure ?
Oui, sous forme de phrase clé : j’agis prioritairement sur moi-même.

Contact :
marc.delpierre@mentallyfit.be

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