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Le travail domestique est-il un vrai travail ?

 
La Journée des femmes, célébrée récemment, constitue une excellente occasion de nous intéresser à un aspect peu médiatique du travail au féminin. Cette édition du Spirit sort en effet des sentiers battus de l’activité professionnelle pour s’intéresser aux activités domestiques, privilège volontaire ou non, de la plupart des salariées. Pour parler de cette double vie des femmes, Andrée Dussuet, sociologue spécialisée en « vie domestique ».

Où l’on apprend notamment avec intérêt que si le travail domestique est gratuit il n’est est pas pour autant dépourvu de valeur économique…

Pourquoi le « travail » domestique n’a-t-il pas de vraie valeur économique ?
« Parce que la valeur en économie s'acquiert par le fait de passer par le marché. Or, paradoxalement, il y a une conséquence bizarre quand on comptabilise le travail domestique en économie : on a en effet calculé que si tous les hommes qui emploient des femmes de ménage les épousaient, le PIB chuterait en moins de temps qu'il ne faut pour le dire ! Des estimations, réalisées dans les années 1980 pour savoir quelle était la valeur du travail domestique des femmes, donnent une fourchette comprise entre 32 et 77 % du PIB marchand ! »

Les activités domestiques sont souvent dotées d’une forte charge symbolique. La cuisine maison, par exemple, reflète bien cette dimension affective.
« Ni plat préparé, ni cuisine industrielle ne peut s'y substituer. C'est le symbole de la mère nourricière qui est en jeu. La cuisinière fait du foyer une institution. La femme qui travaille à ce que « tout soit prêt » travaille à la constitution d'un ordre familial, de même qu'une maison propre et bien rangée est le signe de l'ordre moral qui règne au foyer. Ces valeurs-là ne trouvent aucun substitut, d'autant que le lien entre tâches matérielles et éducatives est très fort. Les femmes s'éprouvent comme mères à travers les tâches domestiques : « Il faut bien le faire ».
Le travail domestique est vécu par les femmes sur le mode de la contrainte, cela relève de la nécessité ; celui des hommes sur le mode du choix : « Je le fais mais quand je le décide. » Le travail domestique est souvent pour eux quelque chose de «facultatif» mais la notion de choix est suspecte car s'il y a choix, il n'y a pas contrainte, donc pas de travail à proprement parler... »

Comment expliquer cette différence de perception du travail domestique entre les hommes et les femmes ?
« Il existe en réalité trois dimensions dans la représentation du travail domestique : il est « invisible », « facultatif » et « impossible à nommer » en tant que travail. Je m'explique. 80 % des femmes interrogées ne se plaignent pas du tout de leur mari. Elles prennent en charge les tâches domestiques tout en ayant une activité professionnelle et avancent la raison suivante : « Nous, nous voyons ce qu'il faut faire, les hommes non. »
Quand on leur demande comment elles ont appris, elles disent ne pas avoir appris. Elles ont vu faire leur mère, ça vient tout seul, etc. Pourtant quand on leur demande pourquoi leur époux ne le fait pas, elles répondent qu'il n'a pas appris ! Tout se complique quand on sait que certaines femmes s'ingénient à cacher certaines tâches ingrates comme si elles n'existaient pas. Ce côté « Il ne faut pas que ça se voit » est à mettre en rapport avec l'image de la fée du logis qui fait tout d'un coup de baguette magique ! »

Cette invisibilité, est-ce ce que vous appelez la « préoccupation » ?
« Oui. C'est tout ce qui occupe l'esprit sans forcément faire travailler les mains. C'est cette partie cachée qui n'est pas prise en compte dans le « budget temps », tous les « Qu'est-ce qu'on va manger ce soir ? »
La partie invisible suppose une gymnastique mentale énorme et permanente faite de calculs, de prévisions, de combinaisons de tâches C'est ce dont les femmes parlent quand elles disent qu'il faut être « organisé ». Cette impérieuse nécessité de gérer le temps, de le maîtriser a bien sûr des conséquences sur le travail professionnel. »

Le partage des tâches est-il la solution pour éviter la double journée de travail des salariées ?
« Le travail domestique est invisible, facultatif et n'est pas reconnu comme travail.
Bien sûr, mais c'est une question piégée si on ne l'envisage pas sous l'angle de la préoccupation. La machine à laver le linge n'a en rien évacué la « préoccupation lessive » par exemple. Le mari disposé à faire les courses à condition qu'on lui prépare une liste, c'est la même chose. Quand on fait le calcul des tâches d'autoproduction (cuisine, couture), les femmes interrogées disent qu'elles font cela parce que ça coûte moins cher, que c'est plus rentable. Dans leurs réponses, la plupart oublient le temps passé comme si le temps en question était du temps « choisi » comme le travail domestique ! N'empêche que ce temps affecté aux tâches domestiques n'est pas reconnu comme travail : on ne le voit pas, il est facultatif et n'est pas nommé travail. »

Donc il n'existe pas !
« Et voilà ! Les conséquences de ces logiques domestiques sont la dévalorisation des activités dans l'espace domestique, public et aussi professionnel des femmes. Elles contribuent à ce que les femmes intériorisent, inconsciemment, leur place de subordonnées ».
Le changement de mentalité ne se fera pas en un jour mais certains indicateurs sociologiques alliés à la logique économique montrent qu’il est bel et bien en marche…


Source :
http://1libertaire.free.fr

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